His work focuses on fiction, flows and destruction. He works with a variety of analog and digital media by questioning the relationship we have with technology.
He lives in Montreal and Paris.
http://chatonsky.net
Economie 0

Economie 0 is a special issue of Upgrade! Paris, dealing with the relations between
Art & Economy. Within its 48h of lectures, it gathers 500m2 of installations, 3
workshops, a "Noplacard" concert, and a publishing & documentation space.
For 48h non stop!
Friday 15 Feb. (8pm CET) to Sunday 17 Feb. (8pm CET)
Location: La Menagerie de Verre, 12-14 rue Lechevin, Paris 11
And Ars Longa, 67 avenue Parmentier, Paris 11
M° Parmentier
Free admission
The admission to all the workshops is free. Please sign in at this address:
upgrade@incident.net.
All lectures will be streamed on http://incident.net/theupgrade/economie0/
With contributions by:
Christophe Atabekian, Crystelle Bédard, Maurice Benayoun, Hans Bernhard, Pierre
Bongiovanni, Christophe Bruno, Carl.Y, Grégory Chatonsky, Alexis Chazard, Katerina
Chryssanthopoulou, Serge Comte, Cosmin Costinas, Sylviane Diop, Disposition, Dorkbot
Paris, Benoît Durandin, la Cantine, N'Goné Fall, la Fédération Culture-Multimedia,
la FING, Jean-Paul Fourmentraux, Gawlab, David Guignebert, Sohpie Gosselin, Renée
Green, Gal Kirn, laboiteblanche, Philippe Langlois, Matthieu Laurette, Geert
Lovink*, Nathalie Magnan, les éditions MF, Antoine Moreau, Yann Moulier-Boutang,
Multitudes-Icônes, Noplacard (Nomusic et Placard), Mathieu Perona, Annick Rivoire,
Radiolist, Vincent Robert, Cyrille Le Rolland, RYBN, Antoine Schmitt, Michaël
Sellam, Société Réaliste, Marc Partouche, Syndicat Potentiel, UBERMORGEN, Nicolas
Thély, Gwenola Wagon, and other participants from elsewhere: Upgrade! Boston,
Montreal, New York, Scotland, Skopje, SL, Vancouver...
Events:
The first release of "NoPlacard" (a cross between Nomusic and Le Placard), the
inauguration of "Télévision Zero" on FreeTVPerso by Christophe Atabekian, and a
prototype of the Upgrade! International stream session, which allows 25 nodes of the
Upgrade Network to meet and share 48h of lectures on Giss.tv.
This special issue of Upgrade! Paris aims to question the relations between Art and
Economy: the value of the work of art; the autonomy of the practices, of the
artistic production and diffusion; the emerging alternative models; the notions of
expense and loss, with a litmus test of the idea of neutralizing the artistic
economy.
This Upgrade special issue does not follow the classical transmitter-receiver
exhibition system. It is a multiple process, a communal space for cohabitation and
interference, and a platform where various actors from the artistic, research &
science scene meet. This think-tank is a critical space, which accepts and feed on
its contradictions.
Economie 0 is a concept by Gregory Chatonsky that describes artistic and social
phenomenon, which are not outside neither inside the economy, but neutralizes it.
http://incident.net/users/gregory/wordpress/04-economie-0
*Geert Lovink will also take part in Troisieme Oeil, Sunday 17 feb 2008 (6 pm to 8
pm) at the Centre Pompidou (www.internetmonamour.fr). His lecture at Economie 0:
Sunday 17 feb (3pm to 4pm CET)
Upgrade! Paris is organised by Incident.net.
We would like to thank: The Menagerie de Verre & Ars Longa.
With founding from: The "Culture & Communication Ministry", Arcadi (Action régionale
pour la création artistique et la diffusion en Île-de-France), Ponzi's Parasite
360°.
With the help from: RYBN, Sklunk.net, Cela-Etant, Free, Maecia, G.I.S.S., CITU,
Mains d'Oeuvres, Actes'If Network, and Florence Brissard (Teletota).
Insinuation (Gregory Chatonsky @ Action art actuel)
End Time:Sunday, March 23, 2008 at 8:00pm
Location:Art action actuel
Street:190, rue Richelieu
City/Town:Saint Jean, QC
Just don't know what to do with myself (2007)
http://incident.net/users/gregory/chatonsky/works/ijustdontknow/
Installation interactive met gravures
Dislocation III (2007)
http://incident.net/users/gregory/chatonsky/works/dislocation3/
Photographies
Useless Games 0.1 (2008)
Video
D’une pression du doigt Gregory Chatonsky nous invite à décristalliser l’icône originaire et singulière de notre existence dans le monde, l’icône identitaire qui nous distingue, ce dessin en creux que tracent les crêtes papillaires de l’épiderme pulpeux de notre empreinte digitale, qui porte notre identité au même titre que notre empreinte génétique ou notre ADN. Notre identité se trouve ainsi désacralisée, dépourvue de son caractère stable et immuable mais augmentée de la capacité de révéler les processus aléatoires qui l’ont amenée à se concrétiser, à se solidifier dans une image, support de tout portrait. Et cela par une pression du doigt qui devient l’interface d’un processus interactif numérique. L’empreinte sur un grand écran incarne dès lors un paysage à la structure arborescente dont la force centrifuge, engloutissant tout horizon possible, aspire dans une plongée en abîme ce qui reste de notre identité. On assiste à un champ de variations de signes de passages qui se suturent, se décomposent, se fragmentent, se liquéfient dans la subtilité figurale du numérique, dans une mutation infinie.
Les termes insinuation, insinuer, prennent alors tout leur sens, autant celui d’une affirmation que celui qui « sous-entend », se faufile, se glisse dans la peau d’un autre peut-être ? L’artiste, par une pression du doigt, nous fait déroger à un acquis jusque-là inattaquable. Devant cette figurabilité affolante de la dislocation, l’illusion de devenir transparent, fluide, impalpable, fuyant, à l’image d’avatars virtuels, nous saisit, car, nous le savons, nous nous transformons dès que nous entrons en relation avec les autres, mais aussi avec notre propre pensée sur les autres et sur le monde. Pour en accentuer l’effet, il oppose ces flux d’images d’identités flottantes à des portraits-empreintes de personnages connus, sorte de cases identitaires immuables, statufiées dans la conscience collective par une spectacularisation de l’apparence d’identité arrêtée.
Tout comme dans Flussgeist, un de ses précédents projets, il remet en question le principe d’identité et, comme à son habitude, il cherche à déconstruire les règles établies en poursuivant une démarche de chercheur, non pas celui qui reconstitue l’histoire à partir de fragments, mais qui fragmente le monde pour y déceler sa fragilité, ses zones floues, par des procédés qui provoquent et accroissent toute perception sensible.
Par ce travail d’élucidation de la trace et son processus de randomisation, et de hasardisation, l’artiste interroge le mystère de la cristallisation autant de l’empreinte digitale que de l’empreinte figurale de l’image médiatique dans une esthétique insinueuse, sinon sinueuse, de déconstruction des acquis en replaçant la notion de destin au c
The invention of the destruction (Gregory Chatonsky @ numeriscausa)
Exposition du 10 janvier au 1er mars 2008
Si Karlheinz Stockhausen déclarait que les attentats du 11 septembre sont une oeuvre d'art, il faut savoir entendre au-delà de la provocation d'un tel propos, l'esthétisation croissante de la destruction. Sans doute l'écroulement du World Trade Center est une image qui a modifié de part en part notre imaginaire et qui continue encore aujourd'hui à nous hanter. Nous avions déjà vu ces images, avant que l'événement ait lieu, dans les films hollywoodiens, images de catastrophes, tours en flamme, corps plongeant dans le vide, nuages de poussière.
Nous avons été habitués à la destruction par les images de la télévision qui paradoxalement nous laissent de plus en plus insensibles et nous éloignent de ce que nous voyons. Nous sommes alors face à des images qui ne sont pas seulement la captation d'un événement, mais sa mise en scène, sa représentation, comme si l'événement lui-même avait été orchestré pour n'être qu'une image.
D'autres images de guerre ont depuis circulé, souvent liées au 11 septembre, des corps mutilés, des bâtiments détruits, des pays décimés par la guerre civile. Nous y sommes restés insensibles, étant à proximité des images, des informations, des données. Nous gravitons autour de ce néant. Nous nous méfions à présent de tout.
Pourquoi la destruction est-elle au coeur des images produites par les médias? Que se passe-t-il dans le changement d'état convoqué par la destruction? Cela a-t-il rapport à une transformation des relations entre la forme et la matière? Que nous arrive-t-il quand la forme devient méconnaissable et que la matière brute semble progressivement se libérer de sa silhouette? Que nous arrive-t-il à ce moment précis et infime de la dislocation, dans cet entrelacs? S'agit-il simplement d'un événement négatif ou est-il possible d'envisager la dislocation comme quelque chose de productif?
Grégory Chatonsky propose de revisiter cette question par un parcours qui part d'un incident informatique courant: l'effacement d'un disque dur qui entraîne la perte d'une mémoire personnelle dans l'installation sonore My hard drive is experiecing some strange noises (2006)
Cette mémoire est hantée par les images du cinéma du siècle dernier. Les images projetées dans la salle obscure viennent s'imprimer dans notre imaginaire. Il s'agit de déconstruire la découpe de l'espace et du temps propre à l'enregistrement filmique, de le mettre à plat, afin de revoir, encore et encore, ces images (Readonlymemories, 2003).
À partir de modèles informatiques, Chatonsky produit des photographies, des vidéos, des sculptures stéréolithographiques dans Dislocation II (2006) pour soumettre des meubles à différents états de dislocation. En ralentissant la vitesse de destruction, en modélisant le résultat de celle-ci, en cherchant dans des jeux d'ombre et de lumière, dans la texture d'une poussière artificielle comment fixer le moment même où la forme se défait et n'est plus reconnaissable.
Dans Dociles (2006), les fragments d'un corps de femme sont déposés dans un appartement. Ces morceaux sont délicatement positionnés dans un tissu qui modèle le corps de son drapé. La destruction est ici corporelle, là encore, elle n'est plus la marque d'une violence, mais d'un travail de mémoire, d'une séparation qui nous laisse avec la sensation d'une peau, l'effleurement d'une chaleur.
Ce sont d'autres corps encore qui sont disloqués à la surface du réseau. Chacun écrit ses sensations, ses sentiments, ses pensées. La communauté se disperse sur Internet, elle se répand. L'intime devient publique. Le registre (2007) (software: Le Berre) est une tentative pour sauvegarder le caractère fugitif du réseau. Un logiciel va chercher des affects sur des blogs qui sont ensuite archivés sur des livres uniques et conservés dans une bibliothèque potentiellement infinie.
Cette passion de l'anonyme qui traverse Internet, vient disloquer notre propre identité. Car tous ces objets détruits, esthétisés dans leur disparition viennent nous troubler. Just don't know what to do with myself (2007) (software: Sikora) est une installation interactive ou le visiteur peut enregistrer son empreinte digitale dont l'image se déforme progressivement, se déplace et devient l'origine non d'une identification, mais d'une transformation infinie en détruisant le principe voulant qu’A soit égal à A.
À travers ce parcours, il s'agit de porter un autre regard sur la destruction, de comprendre selon quelle esthétique elle s'invente pour entrouvrir ce qui met à distance la matière et la forme dans nos activités les plus banales.
MY HARD DRIVE IS EXPERIENCING SOME STRANGE NOISES (2006)
installation sonore
READONLYMEMORIES (2003)
photographies
DISLOCATION II (2006)
photographies, sculptures et vidéos
DOCILES (2006)
photographies
LE REGISTRE (2007)
Installation
JUST DON'T KNOW WHAT TO DO WITH MYSELF (2007)
installation interactive et gravures
Numeriscausa opening (Paris, France)
http://www.facebook.com/event.php?eid=5473349796
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Il était une fois...

Exposition d'ouverture / Galerie numeriscausa / 53 bld. Beaumarchais, 75003 Paris
Ouverture de la galerie numeriscausa. Jeudi 29 Novembre 2007.
Exposition collective / 30 Novembre - 22 décembre 2007
Vernissage le jeudi 29 novembre de 16h à 22h
Sniper, Samuel Bianchini
Se toucher toi, Grégory Chatonsky
Sur-natures, Miguel Chevalier
Monochromes, Reynald Drouhin
Shine, Arik Levy
Beauty By, Christophe Luxereau
Christ Mourant, Antoine Schmitt
> Communiqué de presse
> Dossier de presse
> Carton d'invitation
Galerie numeriscausa :
53 boulevard Beaumarchais 75003 Paris / + 33 1 42 78 24 26
contact@numeriscausa.com / www.numeriscausa.com
du mardi au samedi de 14h à 19h et sur rendez-vous
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Communiqué de presse
Il était une fois… formule inaugurale pleine de promesses et d’histoires, employée ici à dessein pour évoquer l’ouverture de la galerie après plusieurs années d’expositions hors les murs.
Orientée depuis sa création vers la diffusion des arts interrogeant la technologie, Numeriscausa met aujourd’hui l’accent sur leur inscription décomplexée dans le champ de l’art contemporain afin d’en souligner les enjeux actuels : modification de la relation du spectateur à l’oeuvre, émergence de nouvelles narrations, mutation du statut des artistes et des collectionneurs. Pour cette exposition d’ouverture nous avons voulu réunir les artistes et les oeuvres qui nous semblaient à la fois représentatifs de cette actualité et correspondants à notre volonté d’hybrider les supports et les pratiques artistiques.
Entre installations interactives, design et tirages photographiques, chacun des artistes de l’exposition Il était une fois… revisite à sa manière l’histoire de l’art en donnant son interprétation des fondamentaux : la nature (Surnatures - Miguel Chevalier - création logicielle Music2Eye), la spiritualité (Shine - Arik Levy, Christ Mourant - Antoine Schmitt), les canons de la beauté (Beauty By - Christophe Luxereau, Monochrome - Reynald Drouhin) ou la participation du spectateur à l’oeuvre (Se toucher toi - Grégory Chatonsky, Sniper - Samuel bianchini).
Miguel Chevalier transforme les natures mortes en un tableau vivant à la fois minimal et luxuriant. Ses Sur-natures, plantes aux pixels colorés, réagissent au passage des visiteurs, se courbent et ondulent, formant ainsi d’insolites ballets végétaux sans cesse renouvelés.
Tandis que ce dernier aborde la nature par l’artifice, Antoine Schmitt et Arik Lévy proposent deux installations qui se confrontent et se renforcent l’une l’autre dans leur dimension spirituelle. Avec Christ Mourant, Antoine Schmitt interprète sans le dénaturer le thème de la croix, en laissant souffrir indéfiniment un christ synthétique, physiquement pendu et exténué. Arik Lévy quant à lui, propose Shine, un halo de lumière évoquant une présence suggestive à la frontière de l’art contemporain et du design. Beauty By de Christophe Luxereau passe de la sublimation de l’âme à celle du corps et interroge les canons esthétiques actuels. Dans cette série photographique, deux personnages, une femme-enfant et une poupée, exhibent la troublante beauté artificielle d’une image fantasmée.
Reynald Drouhin présente le projet Monochromes, aboutissement de son travail sur la fragmentation. Il renonce ici au pigment pour créer des monochromes constitués de micro-images. Créés par un programme informatique, ces monochromes numériques délivrent un contenu hétéroclite fait de la quantité inépuisable d’images qui circulent sur le Web. Pour Grégory Chatonsky et Samuel Bianchini, les oeuvres exposées ont en commun d’être à la fois présentes sur le web et d’inviter les spectateurs à manipuler une image qui se dérobe à eux.
Se toucher toi nous montre les mains d’une femme et d’un homme qui s’approchent, se frôlent et se caressent de manière autonome jusqu’à ce que le spectateur perturbe ce jeu de contact comme s’il touchait et contrôlait de façon invisible les mains du couple. Il en résulte un jeu de maitrise qui s’éclipse lorsqu’une main étrangère interagit depuis internet.
Sniper de Samuel Bianchini nous place face aux images morcelées d’une séquence vidéo de la chute d’une femme abattue par un sniper. À chaque fois que le spectateur survole une partie de l’image, il en révèle l’image suivante. Cette “profondeur de temps” devient alors l’objet de “la manipulation du spectateur”. Diffusées en ligne, ces deux oeuvres uniques continueront de vivre sur le réseau au delà de leur acquisition.
Ainsi, avec cette première exposition collective, nous souhaitons affirmer certains choix mais aussi provoquer une expérience à la fois questionnante et sensitive chez le spectateur. Si une exposition n’est pas la simple juxtaposition des oeuvres qui la compose et qu’il s’en dégage un inattendu, alors nous aurons reussi notre pari, une sorte de récit possible de l’avenir. Il était donc une fois…
Opening numeriscausa gallery in Paris
22 Novembre 2007. 53, bld. Beaumarchais. Paris 3ème.

Samuel Bianchini
Grégory Chatonsky
Miguel Chevalier
Gilles Conan
Edmond Couchot et Michel Bret
Pascal Dombis
Reynald Drouhin
Eduardo Kac
Mathieu Kavyrchine
Bertrand Lamarche
Julien Langendorff
Thomas Lannes
Christophe Luxereau
Collectif Music2Eye
Bernard Michel
Fred Nauczyciel
Joseph Nechvatal
Antoine Schmitt
Du Zhenjun
http://www.numeriscausa.co
http://www.facebook.com/event.php?eid=5473349796&ref=mf
La capture démocratique
Il en va de même pour la représentation démocratique et pour les représentations artistique et philosophique. Il faut en finir! Si on estime qu’on ne saurait se passer de la représentation en politique, c’est au sens d’une délégation permettant d’éviter le chaos des multitudes ne sachant décider de rien par et pour elle-même. Une caste intermédiaire plus cultivée devrait être désignée afin de représenter les intérêts des multitudes. La délégation permettrait d’agir plus rapidement, en réduisant le nombre de décideurs, tout en gardant l’intégrité du message d’origine. Le réductionnisme démocratique est problématique à plus d’un titre parce que sa réification transforme la délégation en appropriation, de sorte que le pouvoir qui fonde initialement le vote n’a non seulement plus de contenu (on se décide à partir des propositions de délégués non des délégants), mais de plus il ne peut être repris par chacun, il ne cesse d’être délégué.
Mais la délégation empêche-t-elle vraiment le chaos et l’indécision ? Le choix des multitudes est-il par essence chaotique ? Et s’il ne l’est pas, pourquoi faudrait-il déléguer?
Il existe une partie du monde dans lequel des décisions sont prises collectivement tous les jours et qui forme un tout cohérent, qui a sans doute sa part de chaos, mais pas plus qu’en représentation démocratique. Il a aussi pour une part de centralisation car il ne faut pas méconnaître en lui d’importants processus de contrôle. Ce monde est Internet. L’ordinateur comme outil d’informations croisées et de votes, la vitesse de communication de réseau, ne permettent-ils pas d’échapper de la représentation démocratique, non pour éviter toute médiation (dont celle inévitable de la tekhné), mais pour qu’il n’y ait plus une caste intermédiaire qui capture le pouvoir ?
Les deux corps du jeu
Il y a deux histoires fonctionnelles du corps dans un jeu vidéo. D’un côté, tous ces corps que l’on voit à l’écran, le sien bien sûr, cet avatar, mais aussi les autres, ennemis et amis qui tombent, meurent et disparaissent. Les corps sont placés dans l’espace et si parfois la tête me tourne et que je ne parviens plus à m’orienter, c’est qu’il faut que le corps retrouve sa place. Je suis coincé dans un coin-du-monde.
D’un autre côté, il y a le corps-geste, car finalement dans la plupart des jeux, passer une étape consiste à enchaîner une série de gestes avec plus ou moins de lâcheté. Il faudrait pouvoir faire abstraction des corps dramatiques de l’écran pour pouvoir ajuster ses gestes-interface de la façon la plus neutre et stable. La corrélation entre ces deux corps est contingente, elle correspond à une mise en scène qui produit une pression sur le corps du joueur : il palpite, sa respiration se coupe, reprend, soulagement et tension. Le geste est pris de court.
La singularité esthétique du jeu est cette corrélation entre deux éléments si différents : l’enchaînement des gestes (il ne s’agit pas d’un seul geste, mais d’une série, donc de ce qui se passe entre les gestes) et le vivant mortel des corps représentés, avec toute la différence entre mon avatar et les autres.
Tout se passe comme si la dramatisation des corps gênait cet autre corps, le corps-geste, le corps-fonctionnel. L’analyse de cette perturbation entre ce qui est à portée de main et ce qui est sous la main est au coeur d’une narratologie ludique.
Postdramatique
Elles avaient été la plupart du temps des prétextes. Cette histoire qu’on racontait. Cette technologie qu’on utilisait. Et c’est pourquoi les histoires appartenaient à des genres déjà définis : polar, comédie romantique, film d’auteur, etc. Les technologies étaient simplement plaquées dessus, comme si on avait essayé de mettre les événements racontés au goût du jour.
On se concentrait sur les dernières tendances et les mots qui semblaient renouveler par le miracle de leur seule prononciation, notre perception : transmédia, crossmédia (comme si une telle chose pouvait s’enjamber et qu’une forme existait indépendamment d’une matière), etc. C’étaient des mots magiques qui permettaient d’éviter l’au-delà du prétexte. On avançait de nouveauté en nouveauté, prenait ici ou là ce qui permettait de soutenir son appétit. Mais depuis des années, il s’agissait toujours de la même chose, des histoires variables (n+1).
On ne pouvait faire comme si elles pouvaient raconter la même chose dans un nouvel emballage. Elles ne parlaient pas du même monde. Elles ne parlaient pas à partir de ce monde légué par la Grèce antique, le monde dramatique du destin et de la chute, de l’accomplissement et des difficultés, barrage appliqué à la volonté humaine, traces divines dans l’existence de chacun, monde des météores et de la domesticité. N+1 parlait d’un monde variable, c’est-à-dire contingent, ceci ou cela pouvant avoir lieu, indifféremment, la causalité et la nécessité s’effondrant enfin sur elles-mêmes semblables à des rêves que nous murmurions à notre propre oreille. Une histoire, des histoires contingentes, façon de se débarasser enfin de la factualité transformée en une nécessité, à l’aide d’une cause dernière.
L’histoire postdramatique (variable, sans narration), n’appartient à aucun genre déjà connu parce que le monde dont elle parle et à partir duquel elle parle, n’existe pas encore, n’existera sans doute jamais, sa contingence la tient à la limite de ce qu’exister pour nous veut encore dire : une nécessité inventée se rêvant découverte. On ne pourra appliquer à une matière fictionnelle une forme technologique, on ne rendra pas interactif ce qui ne l’était pas, on n’appareillera pas à une fiction télévisuelle une documentation numérique, des extras. On tracera un autre monde, pour désigner ce qui n’a pas encore valeur de signe, ce qui fait trembler, pour un avenir qui jamais ne deviendra un futur, toutes les valeurs des signes.
Jeu et hyper-finitude
Une fois de plus la séquence se répéta. Je devais réaliser l’enchaînement d’actions selon un rythme répondant exactement à ce qui avait été programmé. Je fis de mon mieux mais échoua de nouveau. Le sang se répandait encore à l’écran.
On aurait tort de penser que l’alternance de vie et de mort dans les jeux vidéos constitue un sentiment d’immortalité et de surpuissance. Le fait de devoir répéter, encore et encore, la même séquence d’enchaînement jusqu’à ce qu’on passe l’étape, fait de l’expérience de la vie la trace traumatique de la mort. Tout se passe comme si, au moment ou on échouait, la mort était la vie, et ce qu’on doit répéter une trace de cet horizon nécessaire. Il ne s’agit donc aucunement d’un sentiment d’immortalité, mais d’une répétition traumatique de la mort, d’une hyper-finitude. En répétant la même séquence de touches, nous sommes saisit d’une angoisse sourde, celle-là même de la répétition, de cette mort qui nous guette et qui n’étant pas définitive est nécessaire : nous y sommes ramenés encore et encore, comme dans un martellement.
Ange de l’Histoire
« Il y a un tableau de Klee dénommé Angelus Novus. On y voit un ange qui a l’air de s’éloigner de quelque chose à quoi son regard semble rester rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche est ouverte et ses ailes sont déployées. Tel devra être l’aspect que présente l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où à notre regard à nous semble s’échelonner une suite d’événements, il n’y en a qu’un seul qui s’offre à ses regards à lui : une catastrophe sans modulation ni trêve, amoncelant les décombres et les projetant éternellement devant ses pieds.
L’Ange voudrait bien se pencher sur ce désastre, panser les blessures et ressusciter les morts. Mais une tempête s’est levée, venant du Paradis ; elle a gonflé les ailes déployées de l’Ange ; et il n’arrive plus à les replier. Cette tempête l’emporte vers l’avenir auquel l’Ange ne cesse de tourner le dos tandis que les décombres, en face de lui, montent au ciel. Nous donnons nom de Progrès à cette tempête. »
Walter Benjamin, Ecrits français, « Sur le concept d’histoire »
L’inhabitable
Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d’autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils sont gagnés soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes.
(Saint-John Perse)L’homme est ce ne pas pouvoir rester et toutefois ne pas pouvoir quitter sa place.
(Martin Heidegger)
La nouvelle est tombée : dans un lointain passé, la planète Mars aurait pu accueillir de la vie. Cette possibilité suspendue à un temps immémorial est redoublée parce qu’il ne s’agit pas même de traces fossiles de vie, mais seulement d’une capacité. Mars aurait pu accueillir de la vie, ceci veut dire que cette planète aurait pu être habitable. Mais habitable pour qui ?
Par une telle recherche désespérée à travers le cosmos de planètes habitables, fut-ce dans le passé ou dans le futur, nous ne menons pas seulement une recherche scientifique pragmatique, nous poursuivons une question métaphysique qui a pour objectif de nous placer, nous les humains, nous les vivants, au coeur de l’univers. Au plus profond de cette immensité spatiale ce qui nous importe toujours et encore c’est notre place. Cette anthroposcène est le plus souvent spéculative : il ne s’agit aucunement de se questionner sur ce qui est mais ce qui était, sur ce qui sera, plus encore sur ce qui pourrait être. Nous observons les planètes, leur formation et leur disparition, pour comprendre les principes processuels, les possibilités planétaires en-deça de leurs capacités réelles et singulières, comme si nous cherchions à produire une planète parfaite de toutes pièces. Cette possibilité spéculative nous apaise, l’habitable nous accueille, et nous nous reposons sur ce sol qui n’est certes pas si ferme que le terrestre, parce qu’il n’est que possible, mais qui nous offre malgré tout une assise intellectuelle. Habiter le cosmos serait donc possible.
Les moyens déployés pour cette recherche scientifico-spéculative sont importants et nous devons comprendre la pulsion qui la détermine, cette tension nous menant à trouver coûte que coûte une autre planète d’accueil. Qu’est-ce que l’accueil ? Trouver une exoplanète dôtée d’atmosphère est sans doute l’un des objectifs principaux des observations astronomiques actuelles.
La question qui reste alors occultée et en suspend est le statut de toutes les autres planètes qui sont inhabitables. Lorsque nous en avons définis le statut anthropoexcentré (nous ne pouvons y mettre les pieds), nous cherchons parfois à savoir si avec les technologies nous pourrions y habiter malgré tout, grâce à quelques bâtiments innovateurs. Les technologies sont ici aussi spéculatives, le bâti reste un plan le plus souvent irréalisable pour des raisons économiques et sans doute il y a quelque jouissance à voir l’image d‘un projet architectural irréalisable, facteur d’imaginaire. La technè peut alors être définie comme ce qui comble l’inhabitable, un supplément permettant de replacer l’être humain au centre au moment même ou il ne l’était plus. Ainsi. on passe de la fréquence lente des flux minéraux à celle rapide des flux technologiques.
Notre regard envers les planètes non seulement inhabitables mais aussi inaménageables, est particulier. Puisque nous n’avons plus notre place spéculative sur ces surfaces, nous nous en détournons, nous estimons que ces milliards de milliards de planète sont comme des masses indifférentes. L’inhabitable et l’inconstructible à échelle intergalactique pourraient constituer une bonne définition à ce qu’est la matière en soi et pour soi. Une matière sur laquelle nous ne pouvons pas être accueilli, une matière qui nous résiste, qui ne nous concerne pas et dont nous nous détournons. La matière est cet impossible (pour nous).
“Et cela, c’est la voûte céleste, ce sont les astres, c’est la mer, c’est la terre, c’est ce qui menace constamment l’homme, mais en même temps le protège aussi, le soutient, le porte et le nourrit; c’est ce qui, menaçant et supportant ainsi, règne de soi-même, sans l’intervention de l’homme.” (Heidegger, M. (1992). Les concepts fondamentaux de la métaphysique.)
Histoire espacée
“Dans la vie, il se dit une foule de choses inutiles, il se fait une foule de gestes superflus. Il n’y a guère de situations nettes; rien ne se passe aussi simplement, ni aussi complètement, ni aussi joliment que nous le voudrions; les scènes empiètent les unes sur les autres; les choses ne commencent ni ne finissent; il n’y a pas de dénouement entièrement satisfaisant, ni de geste absolument décisif, ni de ces mots qui portent et sur lesquels on reste : tous les effets sont gâtés. Telle est la vie humaine.”
(Henri Bergson)
Le transmédia ? Une histoire qui n’est pas un temps mais un espace. Des personnes qui commencent n’importe ou et finissent n’importe ou, et qui n’ont ni début, ni fin, ni milieu. Nulle intensité. Les mains se croisent. Ils ne guérissent de rien et n’en finissent avec rien. Désemparés, ce ne sont pas des re-présentations. Ils abolissent les métaphores. Il n’y a nulle situation, ni entrée, ni sortie parce qu’on ne sait pas comment cela se passera. Ce n’est pas une suite logique d’événements, le principe de causalité est remplacé par la contingence, parfois l’ordre, parfois le chaos, alternance qui suspend l’idée même d’une loi. Cette variation continue ne produit pas des séquences d’événements comme l’histoire classique nous en offrait, il n’y a pas vraiment de pointes, plutôt une répétition qui ne cesse de se différer. Ce qui arrive importe donc peu, le fil est ailleurs, dans cette variation même, dans ce qui répète et dans ce qui différencie, dans le rapport entre les deux. On y verra sans doute un programme qui est dénué de la maîtrise habituellement associée à ce qui oeuvre dans les mathématique, friable, proche de l’effondrement, c’est un efondement, quelque chose qui est sans fondement et sans principe. Et cet ennui n’est pas sans rapport avec l’existence quotidienne qui est une expérience beaucoup moins subjective qu’on ne pourrait le penser. Nous sommes hantés par une masse opaque et anonyme en notre coeur qui parfois nous fait tressaillir. Nous nous ressaisissons rapidement, ce n’était qu’un frisson. Une histoire, des histoires dans un espace, dans des espaces. On peut les parcourir, parfois s’arrêter et voir des suites d’images et de textes. Il y aura à tout instant la possibilité de repartir, mais ce départ est dénué de finalité. Ce n’est pas un jeu, il n’y a pas de mission à remplir, d’objectifs à atteindre, pas d’avatar dans lequel se projeter, il y a cette lente dérive, cette attention excessive et impassible du flâneur. L’ouverture même. N’être rien d’autre que soi, n’être rien d’autre que l’anonyme.
Ahumains
Dans L’Inhumain, Lyotard distingue deux formes d’inhumains. Le premier est le développement techno-scientifique qui se comporte de façon inhumaine à notre égard dans la mesure ou son mouvement semble autonome et dépasser toute prise politique. Le second est l’art. Reprenant la fameuse pensée d’Adormo quant à l’inhumanité de l’art par rapport aux artistes, Lyotard montre combien les oeuvres sont incommensurables (sublime) à la perception. Cette distinction est compliquée dans le dernier article de l’ouvrage, “Domus et la mégapole”, puisque l’art n’est pas dépositaire d’une résistance par rapport au développement économique, mais participe de celui-ci (“Même le témoin est un traître”, il reprend là l’idée de Primo Lévi et en déplace le champ d’application). Cette ambiguité, que l’on retrouve sous une forme encore plus radicale dans Économie libidinale, est simplement pointée et non développée.
Si la notion d’inhumain revendique la corrélation entre ce qui est inhumain et ce qui est humain, le premier ne se définissant que négativement puisque c’est sa relation à nous qui le détermine, on ne peut qu’être frappé par les liens qui se tissent entre ce livre et certaines problématiques contemporaines. Il n’y a qu’à lire “Si l’on peut penser sans corps” pour voir se poser les questions d’une vie humaine hors de la terre et de la durée même du soleil comme condition du vivant que nous sommes. Mais Lyotard en approchant les inhumains dans leur relationnalité à notre égard présuppose un rapport du sujet à l’objet.
Sans doute faut-il proposer un nouveau concept, l’ahumain, pour pouvoir refaire la genèse de la relationnalité et de son absence, afin donc d’approcher la possibilité de la destruction et du néant. Le mouvement de l’ahumain est le flux et il peut avoir plusieurs vitesses. Une vitesse rapide (cette rapidité étant relative à notre propre durée existentielle) dont les technologies sont la forme la plus visible. Le projet “Capture” en est un exemple : une machine qui ne cesse de produire rapidement. Une vitesse lente, si lente qu’elle est quasi-immobile, mais cette immobilité n’est pas un attribut de la matière elle-même, elle est aussi relative. “Télofossiles” travaille cette lenteur minérale qui est prise dans des dimensions cosmologiques.
Ces ahumains qui ne se rapportent pas à nous, constituent pourtant un nouvel imaginaire et pour ainsi dire une nouvelle perception. C’est sans doute là le paradoxe que nous soyons poussés, en particulier par les sciences, à accepter du non-corrélatif et que celui-ci, cette absence même de relation, ouvre la possibilité de nouvelles conditions pour la pensée. C’est bien que “se rapporter à” a au mieux deux sens : la corrélation et le rapport incommensurable. Ce dernier fait que ce à quoi on ne peut pas s’ajuster, cette défaillance de l’appareillage transcendantal, devient en soi un objet d’expérience. Et c’est sans doute en ce point, dans lequel peut se glisser aujourd’hui l’art, que les nouvelles formes de réalisme et l’empirisme transcendantal deleuzien trouve une conjonction surprenante.
L’apprentissage de la solitude
J’étais avec d’autres dans une salle. Les murs étaient gris légèrement bleutés et les rideaux étaient rouges tout comme les sièges. La lumière était éteinte et je fixais les images devant moi. Elles étaient d’un gris lumineux et se perdaient sur leurs bords. J’ai fermée les yeux pour entendre simplement les paroles. J’ai rouvert les yeux. C’était le même lieu et les mêmes mots. Je me suis sentie emportée et l’instant d’après, l’instant d’avant, j’étais, je fus au-dehors. J’ai senti alors les autres qui m’entouraient et qui s’oubliaient dans les images. J’ai senti leur présence comme jamais je ne l’avais encore senti. Ni dans la rue, ni dans la demeure familiale, ni dans une fête ou un restaurant. Nulle part. La présence était muette, ils n’étaient pas conscients les uns des autres même s’ils se sentaient. C’était un peuple solitaire. L’espace était grand et un peu vide. Les murs étaient fendillés par endroit et les tentures s’agitaient parfois dans le soubresaut du vent. Nous savions que nous étions les uns à côté des autres en nous oubliant. Nous l’avons senti chacun à notre tour, puis ensemble. Nous n’étions pas venu pour les images. Elles n’étaient qu’un prétexte. Nous étions là pour nous oublier. Nous avions perdus nos prénoms. Les images étaient sans vie. L’existence était toute proche, les uns et les autres. Elles ne disaient plus rien, elles s’agitaient, parlaient, parlaient, elles s’expliquaient, mais on ne comprenait pas. J’ai sentie le siège sur ma colonne vertébrale, mes coudes posés sur les accoudoirs, les pieds sur la moquette, ce mélange de mou et de dur, l’atmosphère lourde comme si l’air était opaque et à l’arrêt. J’ai imaginée les espaces identiques à celui-ci avec les mêmes murs, des rideaux peut être d’une couleur différente et les sièges, les sièges orientés vers l’écran sans aucun autre choix dans l’orientation du regard, seulement ouvrir et puis fermer les yeux. Un espace construit pour voir des images. Je n’y ai jamais cru. J’ai seulement vu un lieu qui construisait les choses qui s’agitaient devant nos yeux et qui nous parlaient, à chacun d’entre nous, solitairement. Il y avait un plan pour ces salles, quelqu’un avait dû les construire semblable les unes aux autres en vue d’un projet. Il y avait bien une intention. Les murs s’écroulaient, les rideaux s’enflammaient, les corps étaient démembrés, plus rien ne restait sur ces images, et chacun survivait. Nous aimions nous voir mort. Je me suis vu morte et ce n’était pas une des images, seulement une présence oubliée. Mon corps glissait et je sentais cette gravité coulante, cette longue glissade que je tentais de rattraper par à-coup. Je n’étais pas bien. J’avais mal, c’était très léger et très insistant, comme si j’avais toujours eu mal, une souffrance antérieure à toute mémoire. Je sentais encore mon corps et les images étaient lointaines. Elles étaient solitaires, mais d’une autre solitude que les nôtres. Elles s’étaient accumulées au fil des décennies. Elles avaient été entreposées, certaines avaient été perdues, mais des vies exemplaires restaient inscrites. L’histoire du XXème siècle avait été faites par le cinéma qui s’était essayé à enregistrer des fragments d’existences rêvées, mais qui avait aussi modelée de part en part la façon d’imaginer sa vie, la manière d’embrasser, de saluer, de manger, de flâner dans la rue, chaque heure était prétexte à la remémoration des images. Qu’en restait-il maintenant que chacun, chaque solitude, inscrivait sa mémoire qui était stocké par des entreprises? Nous ne regardions plus des vies exemplaires sur l’écran. Nous vivions avec l’inscription des vies anonymes. Que resterait-il de notre histoire? Racontions-nous encore quelque chose dans l’absence des salles à images? Jamais nous n’y avons cru.
La fiction spéculative
Sans doute mon intérêt pour le spéculatif, en-deçà des débats d’école dont la mode passera rapidement, dans la version développée par “Après la finitude” (2006), est-il finalement moins philosophique qu’artistique. En effet, malgré l’intérêt des arguments développés contre le corrélationnisme, le fait de mettre dans une même boîte tout ce qui suit Kant ou presque, est une simplification qui occulte les différences de conception ontologique et les subtilités des raisonnements philosophiques. Ne prendre qu’un seul prisme pour analyser toute la philosophie moderne est une entreprise méthodologiquement périlleuse parce qu’on trouvera toujours dans ce qu’on analyse le regard qu’on porte dessus.
Toutefois, les concepts de contingence, de factualité, de possible, d’irraison, etc. m’affectent parce qu’ils touchent certaines de mes intuitions esthétiques et en particulier un domaine que j’ai laissé en jachère depuis quelques temps : la fiction variable que j’ai aussi nommé la fiction sans narration et qu’il est aussi possible maintenant de désigner par le vocable “fiction spéculative”. Par celui-ci j’entends tout autre chose que la science fiction.
Ces trois termes signifient une fiction qui n’est plus soumise au principe de raison et qui se rapproche de l’asignifiance ontologique et existentielle. Cette fiction, qui est toujours au bord de l’effondrement d’un monde, peut bien comporter des scènes et des personnages, des dialogues, mais elle ne tend pas, fut-ce hypothétiquement, vers une résolution réconciliatrice, c’est-à-dire vers une fin. La fiction spéculative est une infinitude parce qu’elle ne cesse de croître à mesure qu’on la parcourt et excède donc ce qu’on peut percevoir : création de possibles. Elle se distingue donc de la fiction narrative qui propose des situations qui se résolvent au fil du temps. Elle est sans narration, c’est-à-dire sans narrateur, sans une voix qui vient fixer le sens de ce qui est raconté, de sorte que le réseau, l’informatique, l’aléatoire programmé, l’interactivité et la générativité, l’espace plutôt que le temps sont ses domaines de prédilection.
Nous devons saisir que l’absence ultime de raison – ce que nous nommerons l’irraison – est une propriété ontologique absolue, et non la marque de la finitude de notre savoir. (…) rien, en vérité, n’a de raison d’être et de demeurer ainsi plutôt qu’autrement –pas plus les lois du monde, que les choses du monde. Tout peut très réellement s’effondrer– les arbres comme les astres, les astres comme les lois, les lois physiques comme les lois logiques. Cela, non en vertu d’une loi supérieure qui destinerait toute chose à sa perte, mais en vertu de l’absence d’une loi supérieure capable de préserver de sa perte quelque chose que ce soit. (73)
La fiction spéculative ne décrit pas ce qui est ou ce qui est virtuel, mais seulement le possible en tant que celui-ci reste possible. Sans doute ai-je trouvé dans le spéculatif, l’argumentation qui me permettait de poursuivre cette intuition selon laquelle le “virtuel” deleuzien à la suite de Bergson, biffe la puissance du possible. Les histoires sont indéterminées, leur signification est flottante, les personnages sont irrésolus et inguérissables, tout semble se répéter et pourtant rien n’est identique. Les fragments sont compatibles les uns avec les autres parce qu’ils sont neutres et sans causalité d’entrée ou de sortie. L’informatique permet la variabilité de l’histoire (variable, variaton, variabilité) ce qui a pour effet que les fictions ne cessent de changer et qui se répètent toujours selon le principe qui veut que ce soit au coeur de la répétition qu’une occurence différente puisse émerger. Une émotion est propre à cette répétition.
Tout peut se produire, tout peut avoir lieu – sauf quelque chose de nécessaire. Car c’est la contingence de l’étant qui est nécessaire, non l’étant. (89)
Le terme contingence, en revanche, renvoie au latin contingere : arriver, c’est-à-dire ce qui arrive, mais ce qui arrive assez pour que cela nous arrive. Le contingent, c’est en somme lorsque quelque chose arrive enfin – quelque chose d’autre, qui, échappant à tous les possibles déjà répertoriés, met fin à la vanité d’un jeu ou tout, y compris l’improbable, est prévisible. (149)
À titre personnel, la fiction spéculative est sans doute le coeur secret de mon entreprise et les oeuvres d’art visuel que j’ai pu réaliser sont des détours et des bouts d’essai pour ces fictions qui nous laisseraient sans consolation, qui ne nous guériraient de rien, ni de nous-mêmes ni du monde.










